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  Interview avec le directeur artistique Serge Bromberg Questions: Michel Ocelot 


DANS QUELLE DIRECTION SE DÈVELOPPE ANNECY ?

Le nouveau directeur artistique du festival d'Annecy est un homme jeune, fou d'animation depuis l'enfance. C'est une figure connue de la télévision française, oú il conçoit, produit, présente, deux missions consacrées à l'animation, qui révélent aux enfants toutes sortes de trésors ignorés. Il organise aussi d'extraordinaires séances pour le cinéma "c'est lui qui joue du piano pour accompagner les films muets". C'est également un spécialiste de la restauration de films anciens, entre autres activités liées au cinéma. Car il recherche et collectione avec passion les vieilles bobines depuis toujours. A travers 'Lobster', la compagnie qu'il a fondée, il a une des collections de films anciens les plus importantes du monde.

Nous nous connaissions de nom, nous nous sommes rencontrés grâce à nos activités à Annecy, nous avons sympathisé sans mal. Derniérement, je lui ai dit que je voulais prendre une tasse de café avec lui, pour pouvoir l'agresser à loisir sur un choix qu'il a fait, devant un magnétophone. Il a généreusement accepté (c'est lui qui a payé les cafés)


NEGATION DE L'HISTOIRE D'ANNECY

Michel Ocelot:

"Cher Serge, le festival d'Annecy a été crée; pour montrer au monde qu'il n'y a pas que Disney, et pour révéler et développer les autres animations "avec, d'ailleurs, l'aide de l'ASIFA.
Mettre Roy Disney comme Président d'Honneur du Festival d'Annecy, c'est nier toute cette histoire et ridiculiser 40 ans de luttes d'Annecy. Je n'ai pas d'explication rationnelle à une telle action."
Serge Bromberg:

"Il s'agit là d'une vraie question que je me suis èvidemment posée. Disney, pas Disney? En tout état de cause, opposer l'invitation de Roy Disney comme Président, et la révélation des talents, des individualités et des oeuvres, est un faux procés. D'ailleurs, on verra que les films proposés à Annecy cette année sont essentiellement des oeuvres d'auteurs, des oeuvres de création franchement surprenantes, dans le pur esprit d'Annecy. La sélection, me semble-t-il, laisse une part plus grande que d'habitude à ces oeuvres de création."
Michel Ocelot:

"Que la sélection des courts-métrages soit enrichissante, on le sait de reste. Mais tu ne réponds pas à ma question. Aprés quarante ans de luttes et découvertes à Annecy, que met-on au sommet ? Disney."
Serge Bromberg:

"Nous avons invité Disney dans une optique particulière, d'ailleurs tout à fait affichée: un salut à Fantasia 2000. Mais inviter Disney, c'est aussi lui montrer que 100 ans d'animation, ça n'a pas été 100 ans de Disney. Aprés quarante ans de festival, vient le moment oú il faut dire: 'vous voyez Monsieur Disney, Annecy, ça fait quarante ans que cela dure.' Vous pensiez que Disney gouvernerait le monde, et bien non seulement ce n'est pas le cas, mais encore la richesse et le foisonnement de talents qui apparaît tous les ans à Annecy est là pour vous prouver qu'il y a un monde paralléle à Disney et que peut-être Disney est lui-même à côté du monde de ce que nous nous appelons la véritable animation. Alors inviter Disney ou pas ?"
Michel Ocelot:

"Disney est bienvenu sur la scéne de l'animation, dont il fait partie, mais Annecy n'a pas à faire de la publicité pour Disney, qui s'en charge. Il faut mettre le projecteur ailleurs."
Serge Bromberg:

"Mon idée, et c'est peut-être là qu'il y a un véritable choix artistique de ma part, est de conserver à Annecy sa personnalité, c'est-à-dire celle du rendez-vous de toutes les animations, y compris des animations un petit peu plus industrielles, en tout cas moins individualistes. Un des thémes de conférences de cette année est : l'esprit de création est-il soluble dans les coproductions internationales ?
Il faut arrêter de penser à Annecy comme l'univers d'une animation alternative à celle de la Word Company de Disney. Pour moi, le drapeau qui flotte haut tendu au-dessus du festival est celui de l'animation avec un grand A. Inviter Disney, c'est aussi l'occasion de se rencontrer, de discuter et de débattre.
Les èquipes de Disney, de Warner, de Dreamworks, etc, sont peut-être les grands méchants loups américain"
En tout cas c'est comme ça qu'ils sont couramment représentés. Mais ils viennent au festival, avec une trés grande modestie et un trés grand appétit pour des nouveaux talents et des nouvelles idées, et, oui, ils font leur marché à Annecy (encore un double sens) et sur le territoire européen. Mais les Européens ont souvent la même démarche. La réalité, c'est que les valeurs sont différentes. En Amérique, on découvre un talent, et on le débauche. C'est du business, mais quelque part à l'arrivée, ça donne le dessin animé américain.
Michel Ocelot:

"Bon, je pense que je n'aurai pas la réponse à la question : pourquoi mettre Disney en Président d'Honneur ? C'est qu'il n'y a pas d'explication..."
Serge Bromberg:

"Cette explication est double. En premier lieu, Roy Disney est aujourd'hui un monsieur qui représente à lui seul Disney, autant comme société industrielle que comme héritage de son oncle Walt. Au titre de l'industrie, il est le Président d'une ènorme entreprise, et nous tenions à l'inviter, je tenais à l'inviter, parce que avec son autre casquette de décideur, il aurait pu rester assis dans son fauteuil et nous faire chaque année "la princesse au petit pois", "Sherlock Holmes" et autres "Blanche Neige". Mais il a choisi l'occasion de l'an 2000 pour faire revivre quelque chose qui ètait un rêve, ou peut-être un projet industriel, on dira comme on veut, de Walt Disney: continuer Fantasia en le faisant évoluer à chaque ressortie.
Roy Disney a eu une part prépondérante dans la décision de rattraper le retard et de refaire un film avec des individualités, des techniques, des styles différents. Une bonne occasion pour une démonstration de l'excellence technique de Disney, diront certains. Mais en même temps pour imposer cette idée-là, il a probablement dû batailler contre les services marketing qui lui ont dit : il n'y a pas de brosse à dents, de marionnettes en plastique et de contrat avec un fast-food à passer, c'est quelque chose qui n'intéresse pas la Disney compagnie d'un point de vue merchandising. Et pourtant, le film est là"
Michel Ocelot:

"Allons ! C'est du commerce comme le reste! Fantasia a fini par faire de l'argent et la derniére sortie a èté un succés commercial: c'est à ce moment-là qu'on a décidé d'en faire un autre. On ne peut guére appeler cela " recherche " et je ne pense pas que ce soit la direction où Disney est le meilleur."
Serge Bromberg:

"Est-ce que tu es allé voir Fantasia 2000 ?"
Michel Ocelot:

"Non, mais j'ai vu le Fantasia 1940. Pour moi, la force de Disney c'est le cinéma populaire, et non d'essayer de faire du " Kulturel ", et encore une fois, c'est du commerce. La vraie chevauchée fantastique qui va pulvériser tout autre assemblage et nous enrichir et parfois nous estomaquer, c'est la sélection internationale des courts-métrages."
Serge Bromberg:

"J'en suis bien convaincu ! Il ne faut pas penser que Disney invité, tout le reste va être occulté. Je vais te confier un secret. Le Président d'honneur de l'année derniére est venu une journée et demie, il a co-présenté la soirée de clôture et puis il est reparti. C'est tout!
Le Président d'honneur est un poste honorifique et, somme toute, d'importance assez marginale. Je n'y attache vraiment pas la même importance que toi. J'accepte bien que tu conféres ce prestige à ce poste de Président d'honneur, et c'est bien certainement un signe de direction donnée par le Festival. Tu dis que Disney va faire de l'argent parce que c'est une entreprise commerciale avec son Fantasia. Mais il n'y a pas de probléme, à mon avis, à décider de faire un dessin animé pour gagner de l'argent. "
Michel Ocelot:

"Je ne reproche pas qu'on fasse de l'argent avec un film, j'achoppe quand on célébre un tel produit comme de la recherche, dans un lieu oú des recherches plus résolues ont cours."
Serge Bromberg:

"Je ne fais pas d'angélisme, Fantasia 2000 est autant une aventure industrielle qu'un film de recherche. Mais il n'empêche que, moi, avant de prendre la décision d'inviter Roy Disney, j'ai vu le Fantasia 2000, et je dois t'avouer que j'aièté trés impressionné parce que certaines séquences sont d'époustouflantes réussites. D'autres moins, bien entendu. Et les réussites ne sont pas forcément là oú on les attend. Quand je vois le court-métrage du 'petit soldat' dans Fantasia 2000, je me dis qu'on a encore une avance considérable. La force de l'imagination de Grimault et Prévert va tellement plus loin que ce film réalisé, en nouvelles technologies certes, mais froid comme de la pierre. C'est èvidemment mon goût personnel.
Annecy est un lieu oú s'exprime aussi le spectateur, et quand je demande à Roy Disney de venir, c'est peut-être aussi le spectateur Serge Bromberg qui aèté témoin de quelque chose, et qui aimerait bien qu'on parle de cette expérience-là. Je t'assure, j'ai vraiment passé une soirée formidable avec Fantasia 2000. De même que j'ai passé une soirée formidable avec Kirikou (sourire)!
Michel Ocelot:

"Ah bon ! Si c'est ça, je ne mettrai plus en doute l'excellence de ton goût. Maintenant, Monsieur le Directeur Artistique du Festival d'Annecy..."
Serge Bromberg:

"Monsieur le Président de l'ASIFA..."
Michel Ocelot:

"...voudriez-vous nous exposer la politique artistique du festival d'Annecy ?"
Serge Bromberg:

"Le Festival d'Annecy reste constant dans ses orientations et dans sa philosophie, avec des hommages rétrospectifs, des découvertes d'univers de créateurs contemporains, des expositions "cette année Folimage" avec des avant-premiéres qui sont,èvidemment, tributaires des disponibilités. Cette année par exemple, nous souhaitions, c'est clair, montrer "Chicken Run", premier long-métrage réalisé par les créateurs de Wallace et Grommit. Cela ne sera malheureusement pas possible, le film ne sera pas prêt.

Annecy c'est un lieu, le point de rencontre de toutes les animations et de tous les dialogues. En ce sens, je ne fais que prolonger le travail de Jean-Luc Xib érras, et je me demande parfois 'si Xib était là, qu'est-ce qu'il aurait fait ?' Švidemment, si Xib avait été là, il aurait décroché une droite, puis une gauche puis un uppercut si j'avais prononcé le nom de Roy Disney comme invité d'honneur... "
Michel Ocelot:

"Non, pas sûr."
Serge Bromberg:

"Non, pas sûr. Je n'en sais rien. En tout cas, mon but n'est pas de dire, on va ouvrir les portes à Disney. Il est encore moins de dire qu'on va fermer les portes à Disney."
Michel Ocelot:

"Il n'en est pas question..."
Serge Bromberg:

"Je suis heureux d'entendre cela. Mon choix est peut-être une aventure particuliére, qui a paradoxalement le mérite de souligner à nouveau la continuité de l'esprit d'Annecy: un festival à visage humain, oú les dialogues s'ouvrent, les projets se montent, les gens décident de faire des choses ensemble, de commencer des histoires d'amour, peut-être aussi de les finir. Cela dépend des années.
Ce ne sont pas les organisateurs qui déterminent l'intérêt et le succés du festival, ce sont les gens qui font les films, et ceux qui les découvrent. Si les sélections, si les hommages, si les films qui sont disponibles sont de bonne qualité, le Festival sera considéré comme un bon Festival.
Annecy est un festival pour les auteurs et pour les spectateurs. Et le marché nous apporte la présence des industriels. Cela donne au final un lieu de fermentation et d'enrichissement pour les uns et les autres "enrichissement au sens large !"
Michel Ocelot:

"Nous avions tous compris."
Serge Bromberg:

"Ensuite, on peut donner des orientations année par anné e,ècouter les suggestions des uns et autres. D'autant que nous vivons un instant crucial, nous sommes à la croisée des chemins en termes de technologie.
Aujourd'hui, les films d'animation font de plus en plus appel aux technologies nouvelles, pour lesquelles nous pouvons nous demander s'il s'agit encore de film d'Animation, même si elles sont enseignées dans toutes les ècoles. Par exemple 'la capture de mouvement' est-elle de l'animation ? Véritable question qui sera posée d'ailleurs dans le cadre d'une conférence. Si je n'ai pas à donner mon sentiment sur cette question, c'est à moi en revanche de dire qu'Annecy sera une plate-forme de discussion, et il reviendra aux créateurs de donner des réponses."
Michel Ocelot:

"On peut èvoquer ici la définition de l'animation de l'ASIFA : 'par Art de l'Animation, il faut entendre la création d'images animées par l'utilisation de toutes sortes de techniques, à l'exception de la prise de vue directe'."
Serge Bromberg:

"Quelle que soit la technique employée, je pense qu'il faut privilégier l'intention et le projet des artistes. Tout le dur labeur, la douleur investie dans la fabrication d'un film d'animation, n'est pas une récompense en soi, et n'ouvre pas un mérite supplémentaire. Si on pouvait se passer de cette ètape et obtenir le même résultat, ça donnerait probablement plus de liberté, de créativité, et au public plus d'occasions de partager des films d'animation."
Michel Ocelot:

"Oui, je pense que toutes les nouvelles techniques sont les bienvenues, et surtout les techniques qui peuvent accélérer le processus. Je créve du temps qu'on met pour faire un film d'animation, conçu en une semaine et fabriqué en 4 ans de galére..."
Serge Bromberg:

"Que je sois programmateur d'émission télé ou directeur artistique d'un festival, mon rôle est d'écouter, de découvrir et ensuite de faire découvrir. Je suis une sorte de chaînon manquant et je pense que le festival d'Annecy estègalement le chaînon manquant de l'animation. En ce sens, la rétrospective que nous co-organisons avec l'ASIFA "qui a ´té menée de main maître, par Gianalberto Bendazzi", est une manifestation de cet aspect chaînon manquant.
Notre projet 2000 de proposer aux jeunes de retrouver ces films dont ils ont beaucoup entendu parler, mais qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de voir. Réunir tant de films d'origines si différentes (certains n'ont plus de propriétaires connus, d'autres ètaient réputés perdus à tout jamais), seul un Festival de l'importance d'Annecy pouvait se lancer dans une aventure aussi folle."
Michel Ocelot:

"Finalement, je crois que je vais quand même aller à Annecy..."


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